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On a encore tous en tête les marches contre la pédophilie et les abus sexuels sur les enfants, organisées dans les rues des principales villes d’Europe. Qu’en reste-il? Les associations et le monde politique travaillent ensemble. Et la mobilisation est d’autant plus forte, lorsque les pédophiles quittent leur ordinateur pour abuser réellement. Fait marquant, l’Association Marche blanche Suisse a lancé une pétition sous forme d’initiative parlementaire en juin 2006 ainsi qu’une initiative populaire fédérale en juin 2004. La pétition, vise à interdire aux personnes condamnées pour pédophilie d’exercer une profession en rapport avec les enfants. L’initiative nationale, notamment soutenue par le conseiller national Oskar Freysinger (UDC), qui a abouti en mars 2006 avec 120′000 signatures, demande «l’imprescribilité des actes de pornographie enfantine». L’association souhaite que les abuseurs soient poursuivis durant toute leur vie pour leurs crimes.

Mais le débat s’annonce tendu. Surtout que la votation sur l’internement à vie des délinquants dangereux, adoptée par le peuple en 2004 avait suscité un vote émotionnel. Du coup, si le Conseil fédéral est prêt à durcir le ton sur la pédophilie, les services de Christoph Blocher préparent une contre-attaque, sous forme de contre-projet indirect au Parlement. Une version allégée de l’initiative de Marche Blanche, allongeant la prescription de 8 ans, soit jusqu’à ce que la victime atteigne ses 33 ans. Si l’initiative soulève des questions juridiques, la présidente Christine Busset est confiante. «Malgré ce revers, nous ne retirerons pas notre initiative. Le peuple devra se prononcer sur celui-ci, ainsi que sur le contre-projet».Loin de ces débats parlementaires, sensibiliser enfants et parents n’est pas une mince à faire. «Dès le plus jeune âge, il faut donner des consignes claires. Il ne faut pas dépeindre Internet comme le diable. Mais expliquer aux enfants que c’est anonyme. Il faut aussi éduquer les parents. Ces derniers n’ont aucunes idées des dangers, surtout avec le développement de la téléphonie mobile», explique Diane Burgy, directrice opérationnelle de la Fondation FREDI (Fondation Recherche Enfants Disparus International), basée à Fribourg et active depuis 1995. Si la thérapie pour les pédophiles reste parfois taboue, le soutien aux enfants abusés représente une priorité. A Genève par exemple, le Centre de consultation pour les victimes d’abus sexuels (C.T.A.S) a accueilli 38 familles et 35 adolescents l’an dernier. En tout, 1251 heures d’entretien individuel ont été fournies. «Nous animons notamment des groupes pour les enfants avec la thérapie par le conte», conclut la présidente Josiane Georges. Enfin, la loi fédérale LAVI garantit des droits aux victimes d’infractions. Dans ce cadre, chaque canton dispose d’une antenne de soutien.

action-innocence-fille1.jpgSelon une estimation, plus de 700 personnes de toutes catégories sociales confondues subissent une perquisition policière pour le téléchargement d’images pédophiles en Suisse. Près de 89% des perquisitions aboutiraient à une condamnation. Le Service national de coordination de la lutte contre la criminalité sur Internet (SCOCI) fondé en 2003 a reçu 7345 annonces de contenus suspects 2006. Soit une centaine d’annonces de plus par mois qu’en 2005. La majeure partie des cas dénoncés concernait des soupçons de pédopornographie.« Le code pénal doit s’adapter à la nouvelle réalité technologique sur la question de la pornographie dure», explique Gilles Monnier, avocat et professeur assistant de droit pénal à l’Université de Lausanne. Ce qui a déjà été fait en 2001, avec l’ajout de l’article 197 3 bis. Le législateur a décidé d’adapter le texte aux nouvelles technologiques. En effet, il condamne celui «a acquis, obtenu par voie électronique ou d’une autre manière ou possédé» du matériel pédophile. Le téléchargement s’assimile tant à de la production qu’à à de la possession. Trois délits qui sont aujourd’hui passibles de poursuites pénales.

Et qu’en est-il du simple visionnement ? Cette consommation passive de pornographie partage les juristes. En effet, le législateur a voulu éviter d’incriminer celui qui tombe par hasard sur des images pédophiles. Mais on pourrait aller plus loin. La mention de Ralf Schweiger demande que la personne qui visionne volontairement de la pédopornographie sur Internet soit punie « Il est aujourd’hui facile de visionner des vidéos sans avoir besoin de les télécharger », explique l’avocate Sara Giardina d’Action Innocence, à la base de la réflexion.  La mention est aujourd’hui devant le Conseil National. Et si elle venait à être introduite ? La charge supplémentaire pour les services de police risque de sensiblement augmenter. Selon le rapport 2005 de l’Office fédérale de la police, le traitement des cas relevant de la pornographie enfantine au cours des dernières années a fait apparaître une augmentation massive du matériel de preuve saisi en Suisse et du nombre d’enquêtes. La charge de travail se heurterait à des problèmes de ressources au niveau des tâches de la police.

Arnold Poot, inspecteur à la police de Sûreté, traque les pédophiles sur Internet depuis 14 ans. Aujourd’hui, le spécialiste suisse change d’affectation.C’est en 1994 qu’Arnold Poot devient cyberflic. Muni à l’époque, d’un vieux modem Internet 56k, qui lui avait été remis… suite à une perquisition de police, il touche à l’aspect le moins reluisant de l’outil Internet, qui réunit aujourd’hui plus de 750 millions d’utilisateurs: la pédophilie. D’abord pionnier dans l’identification des pédophiles sur Internet il y a quatorze ans, il est aujourd’hui le spécialiste suisse de la question.Le 8 février 2007 encore, 57 perquisitions ont été menées en Suisse dans le cadre d’une affaire internationale qui a débuté de l’Autriche. 2361 utilisateurs étaient impliqués dans 77 pays différents. Il y a d’ailleurs trente dossiers de pédocriminalité qui sont encore sur les bureaux de la police de Sûreté vaudoise, soit 15% de toutes les affaires traitées actuellement par la brigade des mœurs. Nommé sous chef de cette brigade depuis le 1er janvier de cette année, le Vaudois de 41 ans d’origine hollandaise, quitte le terrain. Il revient sur le développement du phénomène.

Arnold Poot, pourquoi avoir touché à ce domaine ? 
C’est un hasard. J’étais jeune inspecteur en 1994. Un vendredi, j’étais de piquet. J’ai alors auditionné un pédophile qui avait beaucoup de matériel sur son ordinateur. En analysant sa machine, cela m’a intéressé.
Quels sont vos souvenirs marquants ?
Lors d’une interpellation, nous avons surpris un pédophile en pleine action devant son écran d’ordinateur… Il y a des situations moins drôles. Je me rappelle d’une de mes collègues à deux doigts de pleurer en écoutant le son d’une vidéo, sans même voir les images. Il y a des extrêmes qui sont insoutenables.
Quel rapport aviez-vous avec les pédophiles ?
Il faut mettre de la distance. Ce sont des délinquants. Ce n’est pas à nous de les juger. Une interpellation est souvent une thérapie. Parfois, ils nous remercient en nous serrant la main.
Qu’est ce qui a fait de vous, le spécialiste suisse et un des spécialistes en Europe ?
Chacun de mes collègues peut perquisitionner un PC. Mais ce qui me différencie, c’est mon expérience. Les images saisies, sont-elles connues ou inconnues? Peut-on identifier les victimes? De plus, mes méthodes de traque sont plus affinées.
Pourquoi en être venu à un poste de commandement (n.d.l.r.: sous-chef de la brigade des mœurs) ?
A un moment donné, j’ai dû faire un choix. Rester enquêteur ou prendre des fonctions de commandement. Je reste de toute façon dans les affaires de mœurs. Il n’y a pas de dégoût. Je ne suis pas encore arrivé à saturation.
Il n’y a donc plus de spécialiste aujourd’hui en Suisse ?
A proprement parlé, non. Comme spécialiste, j’ai œuvré pour tout mettre en place. Je vais maintenant diluer mon savoir auprès de mes 17 collègues de la brigade des mœurs du canton de Vaud. On pense que l’on peut se permettre de supprimer ce poste.
La pédophilie sur Internet, ça remonte à quand ?
Ma première interview sur le sujet date de 1998. Soit à la démocratisation de l’outil Internet et le développement de la pornographie et de la pédophilie sur la Toile. L’affaire américaine Genesis en 2001, qui avait conduit à 1100 interpellations en Suisse a eu un énorme impact. La difficulté résidait dans le fait que c’était la première grosse opération pour la Confédération. Cela avait pris du temps de transmettre les dossiers aux cantons. C’est mieux géré aujourd’hui: un commissariat à Berne s’occupe aujourd’hui exclusivement de la cyberpédophilie.
Quel est l’avantage de la SCOCI (Service national de coordination de la lutte contre la criminalité sur Internet) créée en 2003 à Berne ?
On a moins de travail dans les cantons pour répondre aux particuliers qui nous informent de comportements suspicieux sur le Web. Cette cellule s’occupe de criminalité sur Internet. Pour la pédophilie, elle cherche spécialement des cyberpédophiles sur les réseaux publics et les plates-formes d’échanges (peer to peer)
Les moyens sont-ils suffisants en Suisse ?
On peut toujours engager plus de policiers. J’ai participé à plusieurs conférences internationales. On ne peut pas dire que l’on est en retard. Mais je ne peux en dire plus.
Comment voyez-vous l’évolution du phénomène?
On remarque une augmentation. Mais les pédophiles ont plus de peine à s’échanger du matériel. C’est ce qui fait la différence aujourd’hui. Ils savent qu’ils sont traqués. C’est une bonne chose pour les cyberpédophiles non-initiés. Un cyberpédophile serait bien bête de payer pour acquérir du matériel, car il a toutes les chances de se faire attraper. De plus, il peut trouver du matériel gratuit ailleurs. C’est pour cette raison qu’ils se fondent dans des communautés virtuelles.
Les enfants courent aussi un vrai danger sur Internet. C’est ce qui fait aussi la différence ? Exactement. Entre 1994 et 1998, il n’y avait pas de danger pour eux. Peu d’entre eux étaient connectés sur la Toile. Depuis 2000, la prévention envers les enfants est devenue une partie de notre travail. Les pédophiles cherchent à rentrer en contact avec des enfants sur des tchats: par webcams interposées. Ils peuvent demander à l’enfant de se déshabiller et les inciter à pratiquer des actes sexuels à distance. Des clichés peuvent être produits pour être échangés par la suite. Les rencontres virtuelles peuvent aussi devenir réelles.
Sans oublier le développement croissant du numérique…
La rapidité des connexions a fait évoluer les supports pédophiles. Dans un premier temps, on avait que des images qu’il fallait faire développer. Et des vidéos de quelques secondes. Aujourd’hui, les consommateurs cherchent des vidéos de qualité cinématographiques.
A force de traquer les pédophiles, cela ne va-t-il pas devenir plus difficile à les identifier ?
Oui. Dès que nous trouvons une méthode, les pédophiles en trouvent une autre pour nous déjouer. C’est comme le système des antiradars. On ne connaît pas l’évolution: logiciels pour anonymiser, crypter les données. Cela devient relativement difficile de trouver des cyberpédophiles.
Et du côté des producteurs de supports, où en est-on?
Le matériel ne provient plus forcément de la mafia des pays de l’Est, qui produit pour l’argent. En 2004, une enquête suisse a identifié plus de 40 victimes dans le monde et une quinzaine de producteurs privés. Une grande majorité des pédophiles qui tournent des vidéos de leurs actes pour ensuite les revivre, les font circuler par la suite. Mais la grande majorité des pédophiles que l’on connaît sont des simples collectionneurs. Chacun cherche le «timbre rare». Si les consommateurs font l’objet d’une attention particulière, les producteurs sont aussi traqués. D’ailleurs, une cellule d’Interpol à Lyon s’occupe exclusivement de cela.