L’UDC avait encore deux conseillers fédéraux en 2003…ils n’ont en plus aujourd’hui. Pressenti depuis quelques semaines, l’UDC grisonne, exclue de la section nationale s’est rebaptisée ce soir Buergerliche Partei Schweiz (BPS). Le nom a été choisi en accord avec les dissidents de l’UDC bernoise et glaronaise. La conseillère fédérale Eveline Widmer Schlumpf a fait part de son souhait de faire partie de ce nouveau parti. Samuel Schmid, dont la direction de l’UDC demande sa tête depuis quelques mois, devrait logiquement suivre son ex-camarde de parti. Au lendemain de l’exclusion du parti grison, le conseiller fédéral avait annoncé qu’il figurait dans une liste de 35 personnalités bernoises qui demanderaient à leur section cantonale de quitter le parti national. Une situation qui ne changerait quasiment rien pour l’UDC, puisque son influence est limitée depuis quelques années au sein du gouvernement.
Quoi qu’il en soit, le système politique suisse s’ouvre vers une nouvelle ère, dont la concordance devient encore plus limitée qu’avant. Alors que l’UDC était encore représentée par l’aile blochérienne en la figure de Blocher en décembre dernier, son éviction du Conseil fédéral avait marqué un pas de plus vers le déclin du mythe suisse de la concordance.
Arendt Lijphart, grand penseur de la théorie consociationaliste, était persuadé qu’un pays culturellement hétérogène pouvait tout de même déboucher sur une stabilité politique, concédant néanmoins que cela serait plus difficile. A ce titre, la Suisse s’en est toujours bien tirée, puisqu’elle a toujours su intégrer toutes les forces politiques, soit dans la coalition gouvernementale, soit dans l’opposition. A tel point, que la culture politique commune des Suisses (au delà de leur hétérogénéité culturelle, religieuse et lingustique), représentée par une politique de concordance (système proportionnel et représentation des différentes forces politiques par ses sept conseillers fédéraux) s’est fondée en un mythe, à côté de celui de la démocratie directe et de la neutralité. Or, depuis 2003, le bilan est à relativiser. Si ce n’est pas déjà dès les années septante. Selon Neidhart, la démocratie plébiscitaire helvétique s’est transformée en démocratie de négociation, en raison de la menace du référendum, outil mis à disposition de l’opposition. Ainsi, les forces politiques suisses ont toujours été obligées de négocier – principalement dans la phase pré-parlementaire – afin d’éviter justement une phase référendaire. Mais les années huitante ont coïncidé avec une recrudescence du lancement d’initiatives et de référendums, ainsi qu’un plus fort mécontentement à l’encontre de l’exécutif. Cette augmentation a sans doute atteint son maximum avec la monopolisation toujours plus importante de l’instrument de l’initiative par l’UDC et ceci dès l’entrée de Christoph Blocher au gouvernement en 2003 (même si la gauche mobilise aussi – quoi qu’à des proportions plus faibles – les instruments de démocratie directe). Quoi qu’il en soit, l’utilisation d’instruments de la démocratie participative – en particulier celui du référendum – a eu pour conséquence d’agrandir la coalition gouvernementale. Alors que le premier Conseil Fédéral n’était représenté que par des Radicaux (suite à la victoire de la guerre du Sonderbund), celui-ci s’est gentiment chargé de coopter les partis contestataires. C’est cela aussi, la concordance. Or, pour être coopté, il faut être d’accord de suivre les règles du jeu : passer de l’opposition à la majorité et abandonner les armes référendaires. Le parti de la rose le fit après la Seconde Guerre mondiale, tant l’effet Zemp (déradicalisation de l’opposition) n’était pas possible avant.. Reste que l’UDC, véritablement coopté dès 2003 n’a pas respecté les règles du jeu. A témoin, les innombrables ruptures de collégialité, mais surtout le lancement croissant d’initiatives (à l’encontre des étrangers et des abus dans l’aide sociale notamment). Un comble lorsque l’on sait que le parti comptait deux conseillers fédéraux, respectivement en charge de la sécurité intérieure et de la défense extérieure….Et même avec 30% de l’électorat et deux UDC au gouvernement, le premier parti de suisse s’est toujours revendiqué dans l’opposition !
Aujourd’hui, l’UDC a fait partiellement scission, même si ses effets restent limités. D’ailleurs, ce n’est pas nouveau qu’une section locale d’un parti soit en désaccord avec son directoire national. Reste que l’UDC est aujourd’hui institutionnellement légitimité, alors que 30% de son électorat n’est plus représenté au sein du gouvernement. Elle est enfin rentrée dans l’opposition et pourra à loisir utiliser les instruments de démocratie directe, sans qu’on ne puisse le lui reprocher. Son discours semble enfin cohérent. A l’inverse, l’UDC est hors du Conseil fédéral et paie au prix fort son non-respect de la concordance.
Vallorbe, son centre de requérants et sa gare
juin 16, 2008
Les passions comme causes de la guerre
juin 7, 2008
De l’utilisation du gaz moutarde dans les tranchées de Verdun, en passant par les massacres ethniques à la machette au Rwanda, tout conflit armé mobilise des passions anomiques destructrices. Carl Von Clausewitz, témoin des guerres prussiennes, fût le premier à noter la montée aux extrêmes des guerres. La mobilisation des passions est inhérente à toutes les guerres. D’ailleurs, en se penchant sur Hobbes et Rousseau, deux auteurs classiques qui ont inspiré le courant réaliste, je cet argument est le seul qui peut être avancé par les théoriciens des relations internationales contemporaines, tant il n’est pas possible d’imputer les guerres à la seule cause des passions. Les deux autres causes, avancées par Kenneth Waltz, soit la spécificité des régimes politiques et de l’anarchie des relations internationales doivent être nuancées.
Deux courants, l’un marxiste et le second libéral tentent d’imputer les causes de la guerre à la spécificité des régimes politiques. Le second courant, tant il me paraît plus révélateur. Deux choses sont à noter. D’une part, le commerce créerait des liens d’interdépendances complexes entre les Etats, amenant ces derniers à une concorde internationale. D’autre part, Kant oppose les régimes despotiques aux régimes libéraux. Ces derniers, sont jugés bien moins belliqueux, en raison de leur constitution républicaine, tant les citoyens subiraient les externalités de la guerre, facteur dans lequel un despote ne serait pas impliqué. « Chaque citoyen concourt, par son assentiment, à décider la question si l’on fera la guerre ou non. Or, décréter la guerre, n’est-ce pas, pour des citoyens, décréter contre eux toutes les calamités de la guerre » (Kant, Projet de la paix perpétuelle). Cependant, l’argument de Kant est problématique. Selon Michel Doyle, repris par Pierre Hassner, les trois articles du Projet de la Paix Perpétuelle de l’auteur sont devenus réalistes après la Guerre froide. Mais ceci, exclusivement pour les pays démocratiques, puisqu’ils ont simplement conclu une paix séparée entre eux depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, correspondant à une alliance de peuples libres qui ont décidé de ne plus se battre. Reste que les régimes démocratiques ne sont pas pour autant moins belliqueux, s’attaquant aux régimes totalitaires (Irak, Afghanistan).
Tout comme l’argument de Kant, celui, imputé à la nature des relations internationales, comme cause de la guerre doit être nuancé. L’anarchie internationale, caractérisée par l’absence d’un supérieur commun détenant le monopole de la violence physique légitime, implique le recours à la force des souverainetés dès que cela l’exige. Mais l’effondrement de ces dernières est aujourd’hui bien plus problématique que la violation de celles-ci. A témoin : les Etats en faillite ne pouvant assurer la cohésion sociale, avec comme conséquence, la recrudescence des guerres civiles. En effet, selon une étude (De Senarclens Pierre, Ariffin Yohan, La Politique Internationale, page 86), sur 116 conflits entre 1989 et 2002, 7 seulement étaient interétatiques. L’Etat de nature de Locke, qui n’est pas associé à un Etat permanent de guerre doit alors être privilégié, au dépend de celui de Hobbes, qui l’assimile à une guerre de tous contre tous.
Cependant, l’analyse de Hobbes, qui a inspiré le concept d’anarchie du courant réaliste, reste pertinente dans l’analyse des passions, comme cause de la guerre pour les théoriciens contemporains. Et il n’est pas le seul. Le sophiste Thucydide déjà, relevait lors de la guerre du Péloponnèse (-431 à – 405 avant J-C), les passions et l’impérialisme politique comme causes profondes de la guerre. La crainte de la montée en puissance d’Athènes impliquait alors l’attaque des Spartiates et de ses alliés. Hobbes quant à lui, relève trois objets de querelles : profit, sécurité, réputation (Hobbes, Le Léviathan, page 123). Ceux-ci renvoient à l’aspect cognitif de l’émotion relevée par Dunbar Broad, dirigée envers un objet et qui a des qualités propres. L’aspect affectif quant à lui, charge les objets de querelle d’une qualité émotionnelle à intensité variable (destructrice et restauratrice). Pour le cas de la sécurité, c’est respectivement la colère et la crainte. Pour Hobbes, l’état de nature est aussi caractérisé par la crainte et le risque continuel de la mort. Les hommes vivent une vie solitaire et animale, dans une condition misérable. Naturellement égaux d’esprit et de force, ces derniers sont mus par des désirs anomiques et seule l’institution du Léviathan permet de les canaliser, en faisant appel à la raison, afin d’instituer une paix.
Rousseau est aussi un auteur révélateur. L’homme serait naturellement bon, instinctif, solitaire, bercé par l’amour de soi, la pitié et l’empathie. C’est l’entrée dans l’Etat civil, en raison de la perfectibilité des hommes, qui solliciterait les passions anomiques. Celles-ci peuvent être cependant cadrées à l’intérieur de l’Etat. « D’homme à homme, nous vivons dans l’état civil et soumis aux loix, de peuple à peuple, chacun jouit de la liberté naturelle : ce qui rend au fond notre situation pire que ces distinctions étaient inconnues » (Rousseau, Que l’Etat de guerre nait de l’Etat social, page 610). Les princes, animés par l’amour propre ont alors plus que deux objectifs: étendre leur domination en dehors et la rendre plus absolue au dehors, débouchant sur un Etat de guerre, sans supérieur commun, comme l’indique aussi Hobbes.
Que reste-t-il aujourd’hui de ces analyses classiques sur les passions, comme cause de la guerre ? Une chose est sure : il est aujourd’hui difficile d’entrer au cœur même des hautes sphères politiques pour comprendre les sentiments qui animent les conseillers, à l’image de Machiavel et des dirigeants, dans la conduite d’une guerre. Si Rousseau fait le lien entre l’amour propre des princes et leur politique belliqueuse, il est bien difficile aujourd’hui de l’analyser, sauf peut-être en parcourant leurs mémoires, sans assurance de réussir.
En ne rejetant cependant pas l’existence de passions tant dans la nature humaine, dans les régimes politiques, que dans la configuration du système international, le seul postulat qui peut aujourd’hui être prouvé est la mobilisation des passions par les dirigeants à travers des discours performatifs pour mener la population à la guerre. Après la Guerre froide, les questions de sécurité ont réveillé des émotions dans les régimes libéraux. Cependant, la mobilisation est toujours plus difficile. L’excitation de la colère et de la peur a permis à l’administration américaine de légitimer la guerre en Afghanistan. Mais pousser les Américains à soutenir aujourd’hui le bourbier américain est plus difficile, impliquant des concessions, comme le retrait d’une partie des troupes. Finalement, on remarque ici le lien entre, guerre, passion et politique. Pour Clausewitz, la guerre est une affaire de peuples, s’enflammant de passions, surtout si celle-ci s’enlise. Dans sa lecture réelle, la guerre est la simple poursuite de la politique par d’autres moyens. Si les leçons de l’histoire poussent les hommes à la raison, en évitant des guerres totales et destructrices, animées par un sentiment nationaliste, reste que les passions ont elles aussi, deux dualités. Elles peuvent être canalisées, pour être douces et sociables, afin d’instituer un Etat de paix, proche du courant légaliste. Ou alors mobilisées, voire exacerbées, pour faire basculer tout un peuple dans la guerre.




