Un jour par an, la jeunesse bruxelloise noie ses soucis communautaires dans la bière
décembre 3, 2008
Chaque année, étudiants francophones et néerlandophones fêtent ensemble l’ouverture officielle de l’Université Libre de Bruxelles. Encore plus aujourd’hui qu’hier, l’occasion est d’oublier dans la bière, une Belgique bloquée et divisée.
A Bruxelles, si les étudiants francophones et flamands s’entendent sur un point, c’est bien sur la Saint-Verhaegen. Chaque année, Pierre-Théodore Verhaegen, St-V pour les intimes, s’invite dans les mémoires du monde estudiantin bruxellois. C’est lui, le fondateur de l’Université Libre de Bruxelles (ULB) et grand promoteur de l’enseignement libre. C’est lui qui est fêté chaque 20 novembre. Ainsi, depuis 119 ans, un gigantesque folklore rassemble plusieurs milliers d’étudiants francophones de l’ULB et leurs homologues néerlandophones de la Vrije Universiteit Brussel (VUB) autour de commémorations bien arrosées dans les rues de la capitale européenne. On y noie les problèmes communautaires à coup de chopes pour quelques heures. Dans la fraternité et à travers les âges. « Si je viens ici, c’est pour me remémorer le bon vieux temps. Mais c’est aussi et surtout pour prouver aux étudiants que la Belgique existe toujours. Si flamands et wallons savent s’amuser ensemble, ils peuvent construire l’avenir du royaume. Mais en attendant ce jour, je bois », explique cet ancien étudiant francophone de 63 ans, abordant fièrement une penne sur la tête – sorte de casquette abordant les couleurs de son cercle étudiant – qu’il a reçue à l’occasion de son baptême, il y a plus de 40 ans déjà.
Problèmes communautaires mis de côté
Tout a été fait pour que cette édition soit celle de l’apaisement dans une Belgique toujours plus divisée sur le plan linguistique. « Nous trouvions ça sympa de reprendre les valeurs qui nous unissaient à la base », lançait cette semaine, Julie Bouillon, de l’Association des Cercles étudiants (ACE) dans les colonnes du journal Le Soir. « On a toujours eu des valeurs communes et on a toujours travaillé ensemble. Nous ne voulons pas faire un geste cucul du genre « Vive la Belgique », mais plutôt faire un geste étudiant, qui nous permet de rester nous-mêmes », avait-elle poursuivi. Les consignes ont été respectées et le drapeau belge sorti du tiroir. Ainsi, dans l’après-midi du 20 novembre, présidents de cercles flamands et francophones se sont affrontées gaiement lors d’« à fond » (n.d.l.r : à celui qui boira son verre d’une seule gorgée), à l’occasion du traditionnel cortège partant de la place du Grand Sablon pour se diriger en direction de la Bourse. Et ceci sous le rythme de chars préparés par les différents cercles étudiants, balançant des tonnes de décibels. Camionnettes, camions et autres semi-remorques abordaient des décorations et ornementations au travers d’un thème, soigneusement choisi cette année…la crise financière, crisis van het klimaat en flamand. Tout y passe. Le premier ministre Yves Leterme et son gouvernement sont dépeints en dérision, à qui en reproche d’avoir vendu la banque Fortis aux Français. Et les problèmes communautaires, on en parle ? Rien sur les décorations. « Il y en a pas ici. On est là pour prouver que l’on est uni. Et oublier tout ce qui nous sépare », explique cet étudiant en économie de la renommée Solvay Business School.
L’amnésie, le temps d’une journée
« De toute façon, rien ne bougera dans ce pays avant les élections législatives fédérales », note cette étudiante flamande, déjà bien enivrée. Alors, oublier est le mot d’ordre. Le travail, les études, les problèmes communautaires, la crise financière. La circulaire gouvernementale de régularisation des sans-papiers qui tarde à arriver, un thème cher au cercle estudiantin bruxellois. Le gouvernement bloqué, la coalition éclatée. Le roi qui refuse la démission de son premier ministre. Le pouvoir d’achat en baisse. Il n’y a pourtant pas de piquets de grèves ou de manifestations. Juste une bastringue et de la bière. C’est ce qui caractérise cette fête de tous les superlatifs, encore plus aujourd’hui qu’hier. On y boit beaucoup, tout en se ravitaillant à volonté aux fûts de bières transportés par les cercles étudiants. On vomit. On se bagarre. On danse. On s’embrasse. On urine en pleine rue. On montre ses fesses. Ses seins. Parfois, à en tomber dans un profond coma éthylique. C’est massif. « C’est une fête de tous les vices », résume cet étudiant abordant un tablier blanc où trône fièrement des inscriptions, tout en observant deux policiers qui tentent tant bien que mal de faire la circulation. « Et dire qu’on nous attend pour diriger la Belgique de demain », rigole-t-il, avant de s’en aller, sa choppe à la main. Pierre-Théodore Verhaegen aurait peut-être de quoi s’en retourner dans sa tombe.
Découvrir les photos : http://www.flickr.com/photos/24907044@N08/sets/72157609638247955/.


