le_floor_de_wall_streetDepuis le 12 juin 2008, date de la non-ratification du Traité de Lisbonne par l’Irlande, l’Europe est plongée une nouvelle fois dans une crise politique. Cette situation n’est pas nouvelle : la crise institutionnelle européenne est latente depuis une petite dizaine d’années, dès lors que les dirigeants européens ont amorcé l’intégration politique de l’Europe depuis le traité de Maastricht en 1992. L’échec du Traité établissant une Constitution pour l’Europe – suite à la non-ratification par la France et les Pays-Bas en 2005 – n’est finalement que l’explosion de ce malaise latent.

La crise politique européenne puise sa source dans un profond déficit démocratique : les Européens ne se sentent pas producteurs des directives européennes. Cette crise est ensuite accentuée par les divergences entre États Membres, à commencer par la question irakienne. On retrouve cette divergence d’opinion dans le comportement à l’encontre de la puissance russe, au sujet de la crise géorgienne, tout comme du récent litige gazier entre la Russie et l’Ukraine. Les élargissements successifs de l’Europe ont entraîné une diversité toujours plus grande à gérer : il n’y a pas de volonté commune des dirigeants européens. De surcroît, faire naître un sentiment patriotique autour d’une Constitution pour l’Europe est d’autant plus difficile lorsque celle-ci renvoie à une conception juridique de nature froide.

La question turque par exemple est une question de haute politique, mais les États Membres échouent à se mettre d’accord. L’entrée d’un pays de près de 75 millions d’habitants aurait des conséquences tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Union : et pas seulement comme solution au vieillissement de la population. Non, les réticences des États européens à l’entrée de la Turquie posent une question : quel sens donner à la construction de l’Union Européenne ? Sa non-entrée dans le club européen a été souvent appuyée par son appartenance musulmane. Or, l’Europe s’est construite sur le déni de sa religion chrétienne et de son histoire. Il s’agit donc plutôt de savoir si la Turquie peut remplir les critères de Copenhague. Et encore, ce critère n’est pas forcément primordial : certains nouveaux États membres, tel que la Roumanie ou la Bulgarie ne sont parfois pas plus regardants sur le respect des droits individuels.

Le constat est sévère : l’Europe s’est construite sur des piliers institutionnels et politiques chancelants : les décisions européennes reposent sur le compromis et le consensus, le droit et l’expertise. Elle est vidée de sa substance démocratique. L’Europe se développe sur le nivellement de ses différences culturelles, ethniques et historiques. Société sans mémoire, elle peine à faire émerger une solidarité transnationale sur des questions hautement politiques. Sa politique étrangère est du ressort du soft power, sa puissance purement civile.

Avec la crise des subprimes, il n’en fallait plus pour que l’empire démocratique se mette en branle. Lorsque les grandes banques européennes, Dexia ou Fortis par exemple en Belgique étaient au bord du gouffre, une réponse concertée des États a sauvé les meubles ; Les chefs de gouvernement ont mis en place un plan de sauvetage, même si l’effort communautaire a été beaucoup moins grand que les apports nationaux. Or, aujourd’hui, on parle d’une seconde recapitalisation des banques. Mais on se dirige de plus en plus vers un système de sauve-qui-peut. On ne sauve plus les banques, mais les secteurs industriels clefs des États : l’automobile et l’aéronautique en particulier. Exemple : ce mardi 27 janvier, le nouveau Premier ministre belge Herman Van Rompuy s’est montré prêt à une intervention étatique en vue de garantir la production à Anvers du groupe General Motors. Chez le voisin français, l’Etat a promis une aide de 5 milliards d’euros au constructeur d’Airbus. En ces temps de crise, la politique agricole commune (PAC) n’est plus un sujet étatique prioritaire ; les interventions nationales n’ont pas provoqué de blocage au niveau européen comme à l’époque de la chaise vide de général de Gaulle et du compromis de Luxembourg. Or, ces nouvelles salves financières posent un problème de distorsion de concurrence dans une Europe qui repose sur le principe économique de libre concurrence. Aujourd’hui, l’existence de l’Union Européenne dépendra de cette motivation : la crise économique sera efficacement combattue, si un aménagement institutionnel s’amorce en parallèle. Pour atteindre ce but, plusieurs constatations et tendances doivent être évoquées. Oui, l’Union Européenne est dans une impasse institutionnelle : sans volonté commune des dirigeants, la crise économique risque de renforcer la crise institutionnelle – on le remarque déjà par l’énervement de Nicolas Sarkozy face à la BCE.

Les États réagiront d’abord en fonction de leurs intérêts nationaux. Il faut donc une réforme en profondeur des institutions européennes : impliquer d’avantage les parlements nationaux en amont et en aval des décisions européennes et canaliser les divergences de manière plus politique et donc de manière intergouvernementale. De plus, mettre sur la table des projets sociaux et écologiques fédérateurs pourrait voir émerger une solidarité transnationale entre les différents États Membres. Mais la modernisation du modèle social européen est-il vraiment une priorité en temps de crise ? Là réside pourtant l’espoir de « la famille européenne » de Sarkozy à l’heure de la mondialisation : les gouvernements sont efficaces s’ils travaillent en concert et en impliquant largement ses populations. Pour se faire, l’Europe ne doit pas se construire en niant son histoire, mais en faisant revivre sa mémoire. Ici peut naître un début de réconciliation entre les anciennes démocraties populaires et son voisin russe, pour autant que l’Europe ne durcisse pas sa politique de voisinage. Or, aujourd’hui, l’Europe est une chimère et une utopie. Elle n’a pas d’objectifs précis, son expansion est sans limites. Elle n’a pas une forme politique qui s’apparente au prisme national. Or, penser l’Europe en ne la rattachant pas aux fondamentaux nationaux, serait peut-être une façon de voir une autre Europe. Quelle que soit sa forme, fédérale ou encore cosmopolitique, l’Europe doit d’abord se rapprocher de ses citoyens.