Métro-boulot-dodo. Le schéma est de plus en plus intenable pour un nombre croissant de travailleurs. Le mal de dos, souvent décrit comme le mal du siècle, est en train de rattraper un autre encore plus perfide : le stress. Les indicateurs sont dans le rouge. Plus de la moitié des 147 millions de travailleurs de l’Union européenne travailleraient à des cadences infernales : 30% souffriraient de mal de dos ; 28% du stress…. Un Français sur deux ! Le stress au travail, qui n’est pas forcément nocif à court terme – lorsqu’il donne un coup de fouet aux employés – coûterait la bagatelle de 20 milliards d’euros par an en Europe. En France, ce montant est estimé entre 830 et 1 656 millions. Au niveau du temps de travail, l’ampleur est aussi importante : le stress est à l’origine de 50 à 60% des pertes de journées de boulot en Europe.

 

Graves conséquences

On parle de stress lorsqu’il y a une inadéquation entre le travailleur et son emploi. Une charge de travail excessive ou insuffisante, un manque de reconnaissance pour le travail accompli, de nombreuses responsabilités ou encore l’insécurité de l’emploi sont potentiellement sources de stress. Celui-ci peut être aigu, lorsqu’il répond à une pression ponctuelle, comme par exemple la prise de parole en public ou chronique, lorsqu’il s’inscrit dans la durée. Les effets du stress ne sont pas seulement psychologiques, mais affectent aussi la santé physique : obésité abdominale, hypertension artérielle, état de fatigue général, tensions dans la nuque, maux de tête. Les accidents vasculaires cérébraux seraient aussi plus fréquents…quand on n’évoque pas la mort ou le suicide. Le sujet est sérieux : le 5 septembre 2007, la Sécurité sociale française reconnaissait la crise cardiaque mortelle d’un ouvrier comme la cause d’un stress chronique.

 

Phénomène en progression

Les études sur le sujet sont claires : stress rime avec précarité de l’emploi, deux phénomènes qui augmentent conjointement depuis une trentaine d’années de manière massive puisque la relation salariale concerne aujourd’hui 89% de la population active. La précarité est apparue  avec la redéfinition de la norme salariale des années fordistes, époque de la production par flux tendu ; les crises pétrolières des années septante ont fait exploser les deux fois huit heures (repos et travail) mettant fin à la croissance exceptionnelle décrite par Robert Castel. L’évolution rapide des systèmes techniques, l’instabilité des marchés, les normes concurrentielles ont engendré une flexibilité croissante de l’emploi et un morcellement du temps de travail. De nouvelles formes de travail sont apparues : temps partiel, travail de nuit ou à la tâche, contrat de durée déterminée (CDD). Ce dernier a fortement remplacé le CDI, devenant la norme de recrutement : en 2004, dans les établissements de plus de 10 salariés du secteur privé français, 73 embauches sur 100 l’étaient sous contrats courts. Le développement de ces formes d’emploi, moins stables et souvent sujettes au licenciement, s’accompagne d’une pression accrue sur les salariés, source de stress. 

 

Femmes majoritairement touchées

Les catégories les plus précaires au niveau des formes de travail sont celles sujettes à un plus grand stress. Les jeunes, les anciens, les femmes sont touchés. Ces dernières sont les principales cibles du travail à temps partiel, principalement dans le secteur des services : un emploi peu qualifié, mal rémunéré, avec un rythme de travail morcelé. Sous ce régime, le stress est d’autant plus fort lorsqu’il faut jongler entre vie professionnelle et familiale. C’est d’autant plus dur lorsque 30% seulement des hommes en France participent aux tâches ménagères. Selon l’Observatoire français du stress de la CFE-GGC, 55% des femmes actives sont stressées, contre 34% des hommes, qui ont souvent des emplois plus stables et une rémunération plus élevée. Mais chez les cadres, les hommes sont les plus représentés et sont soumis à un stress tout aussi intense. Les jeunes quant à eux, constituent la principale cible de l’emploi temporaire, de par leur position d’entrants sur le marché du travail.

 

Un problème de l’entreprise

Que faire pour lutter contre le stress ?  Le prévenir ou le dépister au sein de l’entreprise est une solution. Le rôle du médecin de l’entreprise est d’identifier les sources de stress. Celui du manager de mettre en place des structures pour les canaliser. Cette option répond aux ambitions de Xavier Bertrand, l’ancien ministre français du Travail, aujourd’hui secrétaire général de l’UMP. En mars 2008, celui-ci annonçait une grande enquête nationale portant sur ce phénomène au travail, suivi d’un rapport. Le but était justement, de détecter et de prévenir le stress dans les secteurs les plus touchés. En France, la position du ministre a fait débat. Il faut dire que le co-auteur du rapport est le psychiatre Patrick Légeron, PDG de Stimulus, un cabinet de conseil qui accompagne des grosses entreprises dans la gestion du stress…Mais si le rapport a surtout été critiqué, c’est en raison du fait que ce sont les effets et non les causes du stress qui ont été pointées du doigt. C’est la raison pour laquelle la proposition de Xavier Bertrand a ses limites. En effet, dans l’entreprise, le stress est d’avantage identifié comme révélant de fragilités individuelles que de dysfonctionnements des tâches de travail. Or, le stress a aussi des conséquences sur l’entreprise, ce que les employeurs oublient parfois : augmentation de l’absentéisme, accidents de travail, démotivation, baisse de la créativité et de la productivité. Certes, au niveau européen, il existe une directive-cadre de l’UE : l’employeur est obligé d’assurer la sécurité et la santé des travailleurs. Mais c’est l’impératif économique qui prévaut souvent, d’autant plus en cette période de récession économique. Pour répondre à la flexibilité, l’entreprise individualise les contrats de travail en basant le salaire au mérite. Cependant, gérer le stress au travail n’est possible qu’en réinventant le statut rattaché au contrat de travail : insérer l’employé dans un environnement compétitif mais socialement soutenable. L’économie a tout à y gagner. En attendant, le métro-boulot-dodo se termine bien souvent par bobo. 

 

 

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